Premier article pour le Challenge Uchronie du RSF. J’ai décidé de commencer lentement en parlant du numéro spécial Uchronie de Bifrost.

De manière générale, j’aime beaucoup ce que fait Bifrost : leurs nouvelles me permettent de lire des auteurs que je connais peu – et qui, de manière générale, écrivent bien – et leurs articles sont à la fois bien écrits et bien documentés. Aussi c’est avec hâte que je me suis précipitée sur le numéro 34 spécial uchronie (et je remercie la bibliothèque Rilke/Port Royal d’être si bien documentée).

La couverture d’abord, qui me laisse perplexe parce qu’un peu trop extrême à mon goût. L’uchronie n’est pas pour moi le débarquement des martiens au Moyen-âge, c’est plus complexe, cela doit se mettre en marche lentement, par petites touches aussi, la premier nouvelle proposée, La Pucelle enfumée de Jean-Pierre Andrevon, ne m’a pas plu. L’uchronie qu’elle ne dévoile qu’à la fin m’a laissée sur ma faim (aha aha aha) et l’intrigue géniale n’est, à mon avis, pas assez exploitée, laissant au premier plan ses rouages plutôt que ses répercutions. Une entrée trop brutale, une idée qui m’a semblée inégale et inabouti parce que, pour moi, une uchronie est avant tout le récit de ce qui se passe après le nœud temporelle et non de ce qui va l’entrainer. La fin de la nouvelle qui justifie la raison de toute cette mise en scène n’a pas sauvé la nouvelle à mes yeux mais au contraire, lui a donné le coup de grâce car elle rend le récit qui la précède bien pâle en comparaison. Une nouvelle qui m’a clairement ennuyé mais je commence à en avoir l’habitude, cela fait déjà quatre fois que la première nouvelle d’un Bifrost ne me plaît pas. Alors ne baissons pas les bras et continuons !
La seconde nouvelle a emporté mon adhésion dès le paragraphe introduisant l’auteur : « Avec Voyage au bout de l’Europe, Gilbert Millet nous livre un texte juste et ambitieux, un hommage aux deux ogres littéraires que sont Louis Ferdinant Céline et Victor Hugo ». Cette nouvelle qui conte parallèlement l’histoire de ces deux figures littéraires part du postulat suivant : et si Victor Hugo avait unifié l’Europe autour de la France et de l’Allemagne ? Quels seront les conséquences de ce changement sur le début du XXème siècle ? Parallèlement à l’histoire de Victor Hugo, celle de Céline et de son Voyage au bout de l’Europe, récit qui en entrainera un autre, Voyage au bout de la Nuit, sombre et terrifiant pour son auteur.
Cette nouvelle reste mon coup de cœur, même celle de Johan Heliot la suit de près. Très bien écrite, avec une tension dramatique qui m’a laissée pantoise et une foule d’allusions littéraires toutes plus jubilatoires les unes que les autres, ce texte m’a emporté et je l’ai lu d’une traite, ratant même mon arrêt de bus (mais ceci est une autre histoire). En grande amatrice de Céline, j’ai apprécié la lecture d’une nouvelle qui ne le pose pas en grand méchant antisémite et ignoble écrivain.
Deuxième coup de cœur pour la nouvelle de Johan Heliot, La nuit du Grand Duc, qui commence par présenter le Grand Duc, sorte de super-héros de l’entre-deux guerres, en action. Il court, bondit, sauve les pauvres étudiants qui rentrent tard et arrête les criminels. Cela aurait pu être une banale et sympathique histoire d’un super-héros made in France mais Johan Heliot ne se contente pas de cela, il écrit une histoire sur la manipulation et l’injustice, sur le pouvoir qui réside dans le désir de prouver sa valeur. C’est une nouvelle puissante et riche à l’écriture poignante ; une très bonne surprise.
Sisyphe et l’Etranger est une nouvelle de Paul DiFilippo traduite par Pierre-Paul Durastanti. Comme son nom le laisse penser, elle donne à Albert Camus le rôle titre et peint autour de lui un monde où, après avoir découvert un mystérieux rayon N, la France prend le contrôle d’une partie du globe, créant l’Empire Français. C’est le quotidien banal de cet homme, fonctionnaire de l’Empire à Alger, que raconte Paul DiFilippo, jusqu’à ce qu’Albert fasse une étrange rencontre.
La nouvelles m’a semblé intéressante quant au quotidien qu’elle décrit, aux petits indices laissés ça et là pour que le lecteur puisse comprendre ce monde dans lequel vit Albert Camus. Cette écriture du quotidien et très bien maitrisée aussi, même si elle est un peu longue, la première partie de la nouvelle est très plaisante. La seconde, elle, est ancrée dans le mystère et l’action. Si l’écriture reste constante, l’auteur se perd parfois dans ces explications ou bien reste trop flou. J’ai été frustrée de ne pas avoir d’avantages d’informations malgré la dernière phrase qui donne tout son relief au mystère et à l’attente.
Cinépanorama de Xavier Mauméjean est un court assemblage des tranches de vie d’un homme, d’un soldat et de coupures de journaux, le tout s’enroulant autour de la thématique cinématographique. Une bonne nouvelle que je ne saurai résumer autrement. Mauméjean donne à son texte un style décalé et pourtant réaliste dans ses blessures et son désespoir. Rien à y redire, l’uchronie se diffuse dans l’esprit du lecteur sans qu’il n’y prenne garde et lorsqu’elle est installée, elle éclate au grand jour. Un bon moment d’écriture.
L’étude uchronique par Pedro Mota :
Un article complet qui présente l’uchronie avec ses problématiques et ses limites, ses auteurs et ses incontournables chefs-d’œuvre. Pedro Mota s’est bien documenté et cela se voit, sont article et complet, les références sont nombreuses et intéressantes, malheureusement j’aurais aimé avoir d’avantage d’explications sur certains points (notamment sur la partie « Visages et limites de l’uchronie » qui me semble en-deçà du reste de l’article) avec l’impression de voir parfois d’avantage une liste d’idées que des propos argumentés.