Pour commencer mon challenge nécrophile, j’ai décidé de monter une liste des auteurs qui correspondaient aux conditions du challenge et de laisser mon envie décider de l’œuvre par laquelle je commencerai. Mais, comme d’habitude, le hasard a pris le pas sur l’envie.
Je suis partie il y a deux semaines, acheter l’un des romans de Yasunari Kawabata, mais aucune des œuvres proposées ne m’intéressait, jusqu’à ce que mes yeux croisent la couverture de ses correspondances avec Yukio Mishima. Je me suis alors souvenue que Mishima était aussi sur ma liste et j’ai cherché de ce coté… un quart d’heure plus tard, je ressortais avec 4 romans et recueils de cet auteur, dont Martyre.
Martyre précédé de Ken.
Traduit du japonais par Brigitte et Yves-Marie Allioux
Auteur : Yukio Mishima
Editeur : Gallimard (Folio 2€)
Quatrième de couverture :
(Martyre) Comment qualifier les sentiments ambigus qu’éprouvent l’un pour l’autre Hatakeyama et Watari ? Les deux adolescents hésitent entre haine, désir, fascination et cruauté. Jusqu’où leurs jeux troubles peuvent-ils les conduite ?
(Ken) L’équipe de kendô a pour capitaine Jirô, l’un des meilleurs sabres (ken) du Japon. Tous lui envient sa force, sa beauté et son talent. Lorsque le club part faire un stage d’une dizaine de jours, les ambitions et les rivalités entre les membres de l’équipe s’exacerbent…
Pour lire Martyre, il faut tout d’abord s’éloigner de la conception très occidentale de la quatrième de couverture pour accepter la plongée dans une écriture contemplative, lente, dans laquelle le mouvement de chaque muscle, de chaque grain de poussière, a son importance.
C’est Ken qui ouvre le bal, longue nouvelle de 82 pages, dévoilant au lecteur les scènes de vie de l’équipe de Kendô de Jirô Kokubu, jeune universitaire japonais.
Ici, l’action se découpe en actions lentes et précises, peintes par l’auteur avec une vénération latente. Les protagonistes sont à peine esquissés mais leur profondeur donne à l’ensemble un équilibre étonnant. La qualité principale de cette nouvelle est la poésie que crée le Kendô, sa philosophie, ses mouvements répétés jusqu’à la perfection, sa lenteur et la soudaine rapidité de la lame. L’auteur crée un parallèle entre son écriture et le sport qui donne à son texte une autre dimension, celle ou le Kendô est synonyme de vie et d’honneur et dans laquelle perfection rime avec justesse. Le stage, acmé de ce récit, laisse exploser toute la tension retenue dans les gestes et les esprits, jusqu’à la fin qui conclut cette nouvelle avec le calme du kendoka reposant son sabre.
À l’inverse, Martyre, est à la fois plus courte et plus brutale. L’ambiance sereine du dojo laisse place à celle doucereuse et trouble d’un internat pour fils de nobles. Entre les coups bas et les secrets des élèves, la relation entre Hatakeyama et Watari va passer de la dépendance au rejet, du désir à la violence, l’ensemble teintée de cette cruauté propre aux enfants.
Ici, plus de longues descriptions des gestes et des corps, les actes sont brutaux mais sinueux, le jugement des enfants implacable et dangereux et dans ce tourbillon de sentiments, les personnages se blessent avec nonchalance.
Mishima décrit, dans cette nouvelle, la tyrannie des enfants à l’encontre de leurs semblables avec une justesse à faire frémir. Hatakeyama porte son rôle de roi-bourreau à merveille tandis que Watari est la victime désignée d’office, attendant son heure. Et entre eux, les autres enfants de l’internat, avides de spectacle et de vengeance. C’est un conte terrible qui donne au recueil son titre, un conte terrible et grandiose. Mishima, en deux nouvelles, m’a convaincue sur la qualité de son écriture.
Un bilan extrêmement positif donc, je m’attaquerai avec joie aux Confessions d’un masque, une fois finies mes lectures en cours.

Ce livre ayant été lu dans le cadre du challenge nécrophile, je me vois maintenant devant un choix à faire : dans quelle catégorie placer cette critique ? Auteur mort suicidé ou bien auteur mort dans des circonstances particulières ? Allez zou la deuxième !
Parce que Yukio Mishima s’est donné la mort par seppuku à la suite d’un coup d’état (plus d’informations ici).